Le naufrage de La Méduse

1816 Banc d’Arguin France Survie extrême Jugée

Chronologie

  • 17 juin 1816Une escadre de quatre navires quitte Rochefort pour Saint-Louis du Sénégal. Environ quatre cents personnes se trouvent à bord de la frégate.
  • 2 juillet 1816La frégate talonne sur le banc d’Arguin, au large de l’actuelle Mauritanie, et reste immobilisée.
  • 5 juilletLe navire est évacué. Cent quarante-sept personnes prennent place sur un radeau construit à la hâte.
  • 5 juillet, quelques heures aprèsLes canots abandonnent la remorque du radeau et poursuivent leur route.
  • Nuit du 5 au 6 juilletLa première nuit est meurtrière : plusieurs hommes tombent, se noient ou meurent lors des premiers affrontements.
  • 7 et 8 juilletDeux nuits d’affrontements et de massacres opposent les naufragés.
  • Vers le 10 juilletPrivés de nourriture, les survivants commencent à consommer la chair des morts.
  • Vers le 13 juilletLes blessés et les mourants les plus faibles sont jetés à la mer après une décision collective.
  • 17 juillet 1816Après treize jours de dérive, le brick Argus recueille quinze survivants.
  • 1817Savigny et Corréard publient leur récit. Le commandant est condamné à trois ans de prison.

L'affaire

  • Date des faits2 au 17 juillet 1816
  • LieuBanc d’Arguin, au large de l’actuelle Mauritanie
  • Sur le radeau147 personnes embarquées, 15 recueillies vivantes, 5 mortes peu après
  • CommandantHugues Duroy de Chaumareys, officier sans commandement effectif depuis vingt-cinq ans
  • TypeSurvie extrême
  • ProcédureConseil de guerre de Rochefort, mars 1817
  • TémoinsLe chirurgien Henri Savigny et l’ingénieur géographe Alexandre Corréard, auteurs du récit publié en 1817
  • StatutJugée, scandale politique majeur de la Restauration

Contenu sensibleCette fiche évoque des homicides collectifs, du cannibalisme de survie et l’élimination volontaire de blessés. Les images provenant de fonds publics montrent des gravures, des cartes et des documents d’époque.

Un assemblage de vergues et de planches de vingt mètres sur sept, sans gouvernail ni voile. Cent quarante-sept personnes s’y entassent, debout dans l’eau jusqu’à la taille. Quelques heures plus tard, les canots chargés de les remorquer abandonnent l’amarre. Treize jours après, seuls quinze hommes sont encore en vie, et chacun sait ce qu’il a fallu faire pour survivre.

Un commandement acheté

En juin 1816, la France s’apprête à reprendre possession du Sénégal, restitué par l’Angleterre. Une escadre de quatre navires quitte Rochefort. La frégate qui ouvre la route transporte le nouveau gouverneur, sa famille, des soldats, des colons et des agents de l’administration, soit environ quatre cents personnes. Son commandement a été confié à Hugues Duroy de Chaumareys, un émigré revenu en France avec la Restauration et qui n’avait plus navigué depuis vingt-cinq ans. Peu familier des usages du bord, il se fie à un passager sans qualification en matière de navigation et choisit de distancer les autres navires afin d’arriver le premier.

L’échouement

Le 2 juillet, la frégate s’engage sur le banc d’Arguin, un haut-fond pourtant bien connu, malgré les sondages inquiétants effectués par l’équipage. Elle talonne à marée haute et reste immobilisée. Les tentatives pour l’alléger échouent, notamment parce que le commandant refuse de faire jeter les canons à la mer. Sous l’effet de la houle, la coque commence peu à peu à se déformer.

Les canots ne peuvent accueillir qu’environ deux cent cinquante personnes. Un radeau est donc assemblé avec des mâts, des vergues et des planches, sans quille, sans voile ni gouvernail. Le 5 juillet, cent quarante-sept personnes, principalement des soldats, y sont entassées avec un tonneau d’eau, quelques barriques de vin et presque aucune nourriture. Le plancher s’enfonce aussitôt sous leur poids : au centre, l’eau monte jusqu’aux genoux, tandis que sur les bords elle atteint parfois la poitrine.

L’abandon

Les canots étaient censés remorquer le radeau jusqu’à la côte, mais la manœuvre devient rapidement incontrôlable. Une première amarre est larguée, puis les autres sont abandonnées à leur tour. D’après les survivants, l’ordre serait parti de l’un des canots avant qu’un mouvement général de sauve-qui-peut ne gagne l’ensemble de la flottille. Le radeau se retrouve seul, sans carte ni instrument de navigation. Le commandant et le gouverneur, eux, atteignent la côte sains et saufs.

Treize jours

Dès la première nuit, une vingtaine de personnes disparaissent, emportées par la mer ou tombées entre les planches disjointes. L’eau vient rapidement à manquer et le vin devient la principale boisson disponible. Dans la nuit du 7 juillet, un groupe de soldats tente de couper les cordages qui maintiennent le radeau. Les officiers et certains passagers ripostent avec leurs sabres, et l’affrontement tourne au massacre. Une seconde nuit de violences suit. Les survivants estimeront par la suite qu’une soixantaine de personnes sont mortes au cours de ces deux nuits.

Vers le cinquième jour, il ne reste plus rien à manger. Les rescapés prélèvent alors des morceaux de chair sur les cadavres et les font sécher au soleil sur les cordages. Dans le récit publié l’année suivante, le chirurgien Savigny décrit avec précision la manière dont le groupe finit par accepter cette décision, puis par s’y habituer.

Vers le treizième jour, ils ne sont plus que vingt-sept, dont quinze encore capables de tenir debout. Les autres sont blessés ou à l’agonie. Une délibération a alors lieu. Les deux principaux témoins survivants n’ont jamais cherché à en minimiser la portée : le groupe décide de jeter les mourants à la mer afin de préserver le peu de vin restant. Trois hommes sont chargés de l’exécution. Une femme se trouve parmi les victimes.

Le sauvetage et le scandale

Le 17 juillet, le brick Argus, envoyé pour retrouver l’or et les biens laissés à bord de l’épave, aperçoit le radeau presque par hasard. Quinze hommes sont recueillis, mais cinq meurent dans les semaines suivantes. Parmi les quinze personnes restées sur la frégate échouée, seules trois seront retrouvées vivantes cinquante-deux jours plus tard.

En mars 1817, le conseil de guerre de Rochefort condamne Chaumareys à la dégradation et à trois ans de prison, une peine jugée dérisoire par une grande partie de l’opinion. Publié la même année malgré les pressions du ministère de la Marine, le récit de Savigny et Corréard devient une arme politique contre le pouvoir royaliste, accusé de favoriser le népotisme dans les nominations. En 1819, Théodore Géricault présente au Salon une toile monumentale de sept mètres sur cinq, réalisée après avoir interrogé les survivants et étudié des corps à l’amphithéâtre. Dès lors, le naufrage entre définitivement dans la mémoire collective.

Ce que l’on sait, ce que l’on ignore

  • ÉtabliL’échouement du 2 juillet 1816, l’embarquement de 147 personnes sur un radeau impropre à la navigation, l’abandon par les canots, les affrontements meurtriers, le cannibalisme de survie et l’élimination des mourants sont documentés. Quinze hommes ont été recueillis le 17 juillet.
  • Toujours ouvertL’identité de la personne qui a ordonné de larguer les amarres, le nombre exact de morts au cours de chaque nuit et la part de reconstruction rétrospective dans le récit publié par les deux survivants, qui reste la principale source détaillée sur la dérive.

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Questions fréquentes

Pourquoi la frégate s'est-elle échouée ?

Le banc d’Arguin était pourtant bien cartographié. Le commandant, qui n’avait plus d’expérience récente de la navigation, s’est fié à un passager non qualifié et a ignoré les sondages inquiétants de son équipage, tout en cherchant à distancer les autres navires de l’escadre.

Qui a coupé la remorque du radeau ?

Cela n’a jamais été établi avec certitude. Les survivants ont expliqué que le premier largage était venu de l’un des canots, avant d’être suivi par les autres. Le conseil de guerre n’a attribué de responsabilité individuelle à personne sur ce point précis.

Combien de personnes sont mortes sur le radeau ?

Sur les cent quarante-sept personnes embarquées, cent trente-deux sont mortes pendant la dérive. Quinze ont été recueillies le 17 juillet, mais cinq d’entre elles sont décédées peu après le sauvetage.

Le cannibalisme est-il attesté ?

Oui. Le cannibalisme est décrit en détail dans le récit publié en 1817 par Savigny et Corréard, sans avoir été démenti par les autres rescapés ni par l’enquête. La chair a été prélevée sur des cadavres : aucun homicide n’a été commis dans ce but.

Quelle peine a reçu le commandant ?

Le conseil de guerre de Rochefort l’a condamné en 1817 à trois ans de prison et à la dégradation. Cette peine, jugée très clémente au regard du nombre de victimes, a largement alimenté le scandale politique.

Le tableau de Géricault est-il fidèle ?

Le tableau repose sur un important travail documentaire : Géricault a rencontré les survivants, fait construire une maquette du radeau et étudié des corps réels. Il ne représente cependant pas les épisodes les plus violents de la dérive, mais un moment recomposé, celui où une voile apparaît à l’horizon.

Sources

  • Henri Savigny et Alexandre Corréard, Naufrage de la frégate La Méduse, Paris, 1817.
  • Minutes du conseil de guerre de Rochefort, mars 1817, Service historique de la Défense.
  • Archives nationales d’outre-mer, dossiers relatifs à l’expédition du Sénégal de 1816.
  • Jonathan Miles, The Wreck of the Medusa, Atlantic Monthly Press, 2007.

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