Salò ou les 120 Journées de Sodome
1975 Italie Pier Paolo Pasolini Art & essai dérangeant Huis clos Extrême
1975 Italie Pier Paolo Pasolini Art & essai dérangeant Huis clos Extrême
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Contenu extrêmeLe film met en scène la séquestration, la torture, le viol et le meurtre d’adolescents, ainsi que des séquences de coprophagie frontales. Tout y est simulé et les interprètes des victimes ont décrit après coup un tournage sans incident, mais la représentation, elle, ne recule devant rien. Cette fiche existe pour le documenter, pas pour vous convaincre de le regarder.
Quatre notables enlèvent dix-huit adolescents et les enferment cent vingt jours dans une villa pour y appliquer un règlement écrit. Pasolini filme cette mécanique avec la politesse froide d’un film en costumes, et signe le réquisitoire le plus radical jamais tourné contre le pouvoir. Il est assassiné trois semaines avant la première.
En 1975, Pier Paolo Pasolini vient de renier sa Trilogie de la vie, ces adaptations solaires du Décaméron et des Contes de Canterbury dont il estime que la société de consommation a récupéré la liberté sexuelle pour en faire un produit. Salò est sa réponse : une libre adaptation des Cent Vingt Journées de Sodome de Sade, écrite avec Sergio Citti, dont il déplace l’action de la France du 18e siècle à la République sociale italienne de 1944, État fantoche fasciste installé par l’Allemagne nazie sur les bords du lac de Garde. Le tournage se déroule autour de Salò, Mantoue et Bologne, avec quatre comédiens souvent amateurs ou peu connus dans le rôle des bourreaux, et de jeunes non professionnels recrutés sur place pour les victimes. Une partie des bobines est volée pendant la post-production et rachetée contre rançon. Dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, Pasolini est assassiné sur la plage d’Ostie. Le film sort trois semaines plus tard.
Le récit est découpé en quatre mouvements empruntés à Dante : l’Antinferno, le Cercle des Manies, le Cercle de la Merde et le Cercle du Sang. Pasolini adopte une mise en scène d’une froideur géométrique : caméra distante, plans larges et symétriques, décors Art déco impeccables signés Dante Ferretti, costumes soignés, éclairage égal. L’atrocité est traitée comme une conversation de salon, énoncée puis exécutée selon un règlement lu à voix haute. Contrairement à une idée répandue, le film n’est pas muet : Ennio Morricone en signe la partition, une pianiste accompagne les récits des conteuses en direct dans le champ, et des chansons de l’époque passent à la radio, y compris dans le dernier plan. Cette musique de salon, précisément, rend le reste insoutenable. Le point de vue final, où les tortures sont observées aux jumelles depuis une fenêtre, formule le contrat du film : le spectateur n’est pas invité à s’identifier, il est installé dans le fauteuil de celui qui regarde.
La sortie déclenche un séisme. En Italie, le film est saisi, interdit, puis rendu à l’exploitation en appel en 1978 au terme d’une série de procès pour obscénité. Au Royaume-Uni, la censure lui refuse tout visa pendant plus de vingt ans : il n’obtient une classification intégrale qu’en 2000. L’Australie l’interdit, l’autorise brièvement, puis l’interdit à nouveau. En France, il sort avec une interdiction aux mineurs et une polémique nourrie. Aux États-Unis, des exploitants de vidéoclubs sont poursuivis dans les années 90 pour l’avoir mis en location. La critique, elle, se divise durablement entre l’accusation de complaisance pornographique et la reconnaissance d’une œuvre théorique majeure, une querelle que la réédition Criterion, accompagnée de six essais universitaires, tranchera plutôt du second côté.
Rien n’est gratuit dans Salò, et c’est ce qui le rend irrespirable. Les quatre seigneurs incarnent le Pouvoir, la Justice, l’Église et la Bourgeoisie ; ils ne prennent aucun plaisir visible, ils appliquent un système. Le sadisme sert de métaphore au pouvoir absolu et à la marchandisation des corps : les victimes sont inspectées, cataloguées, notées, consommées puis éliminées, exactement comme des marchandises. La cible réelle de Pasolini n’est pas seulement le fascisme historique, c’est le capitalisme de consommation de son époque, qu’il jugeait capable de la même destruction de l’humain par des moyens plus doux. Le générique s’ouvre d’ailleurs sur une bibliographie recommandée, Barthes, Blanchot, Klossowski, Sollers, Beauvoir : manière d’annoncer que ce qui suit est une thèse, pas un spectacle.
Régulièrement désigné comme le film le plus difficile à regarder de l’histoire du cinéma, Salò a mis trente ans à passer du statut d’objet de scandale à celui de classique enseigné. Son influence traverse le cinéma de la cruauté froide, de Michael Haneke, qui reprend la mise en accusation du spectateur, à Gaspar Noé, Catherine Breillat ou Lars von Trier. Il sert aussi d’alibi commode à toute une production d’extrême contemporaine qui en imite la brutalité sans en porter la pensée, ce qui constitue peut-être le meilleur argument pour le revoir : il reste le mètre étalon, et il est le seul de sa catégorie à savoir exactement pourquoi il montre ce qu’il montre.
Moins pour ce qu’il montre que pour la manière dont il le montre. La violence y est continue, méthodique, présentée sur le ton d’une réception mondaine, sans montée dramatique ni catharsis. Le film refuse au spectateur toute échappatoire émotionnelle pendant près de deux heures.
Non. Les matières consommées à l’écran étaient un mélange préparé à base de chocolat et de confiture. L’ensemble des sévices du film est simulé.
C’est l’accusation qui a nourri les procès italiens, et elle a été écartée. La nudité y est permanente mais systématiquement dévitalisée : cadres distants, absence de désir filmé, corps traités comme des objets d’inventaire. Le film organise le contraire de l’excitation.
Il a été assassiné à Ostie dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, quelques semaines avant la première. Un homme a été condamné pour ce meurtre, mais l’affaire a été rouverte à plusieurs reprises et les hypothèses politiques n’ont jamais été établies. Le vol d’une partie des bobines pendant la post-production a alimenté la légende sans jamais l’étayer.
Non. Pasolini s’éloigne largement du roman, dont il conserve la structure de catalogue et l’idée de règlement. Le générique propose une bibliographie de lectures critiques, mais le film se suffit à lui-même : c’est une allégorie du pouvoir, pas une adaptation fidèle.
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