Chronologie
- Décembre 1932Instauration du passeport intérieur en URSS, qui rend illégale la simple présence en ville sans papiers.
- Février 1933Plan de déportation d’environ deux millions de personnes vers des villages de peuplement en Sibérie.
- Avril 1933Rafles massives à Moscou et Leningrad, sur les marchés, dans les gares et dans la rue.
- Mai 1933Transfert par train, puis par barges, sur l’Ob, en direction du district de Narym.
- 18 mai 1933Débarquement des premiers convois sur l’île de Nazino, sans outils ni abri ni cuisine.
- 20 maiPremière distribution de farine de seigle, brute, à même les mains.
- Fin maiPremiers cas d’anthropophagie signalés par les gardes eux-mêmes.
- Juillet 1933Évacuation des survivants vers des sites de peuplement en amont.
- Août 1933Enquête de Vassili Velitchko, instructeur du parti, sur place.
- 1988 à 1993Publication de son rapport et ouverture partielle des archives.
L'affaire
- Date des faitsMai à juillet 1933
- LieuÎle de Nazino, sur l’Ob, district de Narym, Sibérie occidentale
- DéportésEnviron 6 100 personnes débarquées sur l’île, dont des enfants et des adolescents
- BilanEnviron 4 000 morts ou disparus en treize semaines selon le rapport d’enquête
- TypeCrime d’État
- EnquêteVassili Velitchko, instructeur du comité du parti de Narym, rapport d’août 1933
- SuitesUne commission secrète, quelques gardes sanctionnés, rapport classé pendant cinquante-cinq ans
- StatutDocumentée par les archives soviétiques
Contenu sensibleCette fiche décrit une famine provoquée, des violences extrêmes et des faits d’anthropophagie établis par un rapport d’enquête officiel. Les images issues des archives publiques montrent la région, les barges et des documents.
Au printemps 1933, l’État soviétique dépose six mille personnes sur une bande de terre déserte au milieu d’un fleuve sibérien, sans nourriture, sans outils, sans abri. En treize semaines, les deux tiers d’entre elles sont mortes. Les rapports internes du parti, écrits par ceux qui ont vu, décrivent une chasse à l’homme et des corps dépecés. Ce n’est pas une légende : c’est un dossier d’archives.
Une déportation improvisée
En décembre 1932, l’URSS instaure le passeport intérieur. Toute personne trouvée en ville sans papiers en règle devient un élément déclassé, passible d’expulsion administrative. Au printemps 1933, la police rafle massivement à Moscou et Leningrad, sur les marchés, dans les gares, aux sorties de cinéma. Les registres de l’époque montrent que le tri a été à peine effectué : parmi les raflés figurent des délinquants de droit commun, mais aussi des ouvriers en règle arrêtés sans leur passeport sur eux, des membres du parti, un ingénieur, des adolescents.
Le plan officiel prévoit de créer des villages de peuplement agricoles en Sibérie et au Kazakhstan, avec semences, outils et encadrement. Rien de tout cela n’existe encore lorsque les convois partent. Environ six mille cinq cents personnes sont acheminées par train jusqu’à Tomsk, puis entassées sur des barges. Des dizaines meurent pendant le trajet.
L’île
Le 18 mai 1933, les barges accostent à Nazino, un banc de sable boisé de quelques kilomètres de long au milieu de l’Ob, à environ huit cents kilomètres au nord de Novossibirsk. Il n’y a rien : ni bâtiment, ni cuisine, ni outil, ni allumette. La neige tombe encore par endroits. La distribution de vivres ne commence que deux jours plus tard, avec de la farine de seigle brute, versée dans des chapkas, des morceaux de tissu ou dans les mains. Les déportés courent la manger au bord du fleuve, mélangée à l’eau. La dysenterie se déclare presque immédiatement.
La désagrégation
En quelques jours, l’île passe sous le contrôle de bandes issues du milieu criminel, qui prennent les rations, les vêtements et les rares objets de valeur. Les gardes tirent sur ceux qui tentent de traverser à la nage ou de fabriquer des radeaux. Le rapport d’enquête décrit des exécutions sommaires, des corps laissés sur place, des malades achevés. Les feux sont rares, faute d’outils pour couper du bois : des déportés meurent brûlés en s’endormant trop près des rares foyers.
À partir de la fin mai, les gardes eux-mêmes signalent des faits d’anthropophagie. L’enquête ultérieure a recensé plusieurs dizaines de cas, dont certains ont donné lieu à des procédures. Les témoignages recueillis par Velitchko décrivent des personnes traquées et tuées pour être consommées, des corps prélevés sur les tas de cadavres, des mutilations sur des victimes encore vivantes. Ces éléments figurent dans un document administratif interne, adressé à la hiérarchie du parti et à Staline, et non dans un récit de propagande adverse.
La fin de l’expérience
Le dispositif est abandonné après quelques semaines. Les survivants sont réembarqués et dispersés vers des sites de peuplement en amont, où la mortalité reste très élevée pendant l’été. Sur les six mille cent personnes débarquées à Nazino, le rapport d’enquête estime qu’environ deux mille ont survécu à l’année.
Le rapport et son silence
Vassili Velitchko, instructeur du comité du parti de Narym, est envoyé sur place en août 1933. Son rapport, adressé à Staline et au comité central, est précis, chiffré, nominatif. Il vaut à son auteur d’être exclu de son poste. Une commission secrète est constituée, quelques gardes et chefs de convoi sont sanctionnés, et le dossier est classé. Il faudra attendre la fin des années 1980 et l’ouverture partielle des archives pour que le texte soit publié, d’abord dans la presse soviétique, puis exploité par les historiens.
Ce que l’on sait, ce que l’on ignore
- ÉtabliLe débarquement de mai 1933, l’absence totale de moyens de subsistance, la mortalité massive et les faits d’anthropophagie sont documentés par un rapport d’enquête officiel et par les archives du district de Narym.
- Toujours ouvertLe bilan exact, les registres nominatifs étant incomplets, le nombre réel de personnes déportées par erreur, et le degré de préméditation dans la décision d’envoyer les convois avant que les sites soient équipés.
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Questions fréquentes
Qui étaient les déportés de Nazino ?
Des personnes raflées à Moscou et Leningrad au printemps 1933 comme éléments déclassés. Le tri a été très approximatif : le groupe mêlait des criminels de droit commun et des citoyens en règle arrêtés sans leurs papiers sur eux.
Les faits d'anthropophagie sont-ils prouvés ?
Oui. Ils sont décrits dans le rapport d’enquête du parti d’août 1933 et ont donné lieu à des procédures contre plusieurs déportés. Ils résultent d’une famine provoquée en quelques semaines, non d’une pratique culturelle.
Combien de personnes sont mortes ?
Environ quatre mille sur les six mille cent débarquées, selon l’estimation du rapport d’enquête, décès sur l’île et pertes survenues après le transfert vers les sites de peuplement.
Y a-t-il eu des sanctions ?
Une commission secrète a sanctionné quelques gardes et responsables de convoi. Aucun responsable de la décision politique n’a été inquiété, et le rapport est resté classé pendant plus de cinquante ans.
Comment l'affaire est-elle sortie ?
Par la publication du rapport Velitchko à la fin des années 1980, dans le contexte de la glasnost, puis par l’exploitation des archives régionales de Novossibirsk et de Tomsk par les historiens.
Sources
- Rapport de Vassili Velitchko au comité central du parti communiste, août 1933, archives du comité régional de Narym.
- Nicolas Werth, L’Île aux cannibales. 1933, une déportation-abandon en Sibérie, Perrin, 2006.
- S. A. Krasilnikov, Serp i Molokh, recueil documentaire sur la déportation paysanne en Sibérie occidentale, ROSSPEN, 2003.
- Archives d’État de la région de Novossibirsk, fonds relatifs aux villages de peuplement de Narym, 1933.
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